A l’ombre du Portique
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LES STOÏCIENS

mercredi 8 avril 2009

C´est une curieuse bande. On raconte à leur propos toutes sortes d´histoires, dont personne ne peut savoir si elles sont vraies ou fausses. Le premier, Zénon de Citium, venu de Chypre, serait mort à Athènes à un âge très avancé (soixante-douze ou quatre-vingt-dix-huit ans, selon les témoignages) d´une manière peu habituelle : en retenant sa respiration. Il avait fait une chute et s´était brisé le doigt. « J´arrive. Pourquoi m´appelles-tu ? », aurait-il dit à la terre, avant de bloquer son souffle.

Cléanthe, son successeur, est un ancien pugiliste arrivé avec quatre drachmes en poche et devenu philosophe. La nuit, il puise de l´eau pour gagner sa vie, le jour, il étudie. Il passe pour avoir été un bon gardien de la pensée de Zénon, plutôt lent, sans génie. Le troisième, Chrysippe, est au contraire un penseur inventif et novateur. Et un auteur prolixe : la vieille femme tenant sa maison affirme qu´il écrivait cinq cents lignes par jour ! Ce fut, en tout cas, un grand dialecticien. Il serait mort de rire en voyant un âne manger des figues, ce qui ne manque pas de charme.

De drôles de gens, donc. Une école, certes, qui tient aussi de la communauté d´ascètes, de la secte, de la société savante. Car les stoïciens ne sont pas, dans l´Athènes des IIIe et IVe siècles avant J.-C. et plus tard dans l´Empire romain, des philosophes au sens que nous donnons aujourd´hui à ce terme. Leur principal objectif n´est pas de rédiger des ouvrages théoriques, ni de commenter des textes ou de transmettre un corps de doctrine. Ils font tout cela, mais pour trouver des outils permettant de changer l’attitude fondamentale de l’esprit et, par là, la vie entière. Ils veulent la sagesse. Qu´entendent-ils par ce terme ? La paix, la sérénité, l´absence de tourments, d´émotions, de troubles, l´existence sans passion. Les stoïciens tentent d’y parvenir de manière systématique. Non seulement en s´exerçant quotidiennement à la fermeté de l´âme, mais aussi en élaborant la logique et la physique.

L´école du Portique (Stoa, leur lieu de réunion) ne repose pas seulement sur l´éthique, contrairement à ce qu´on croit très souvent. Certes, le stoïcisme se caractérise par la maîtrise de soi, l´impassibilité, la capacité à se rendre heureux par la volonté, même au sein des douleurs, tourments et maladies. Mais lui reviennent également l´invention du calcul des propositions et l´affirmation du règne de la causalité dans la nature. Première conception intégrée du monde, du langage et de l´action, le stoïcisme repose sur trois piliers : logique, physique, éthique.

Frédérique Ildefonse le montre clairement dans la présentation qu´elle a publié de la doctrine fondatrice du stoïcisme, qui sera suivie d´un second volume sur l´évolution de la doctrine chez les Romains. Cette jeune chercheuse, déjà auteur d´un travail remarquable sur la constitution de la grammaire chez les Grecs (1), rappelle ici comment les premiers stoïciens comparaient la philosophie à un œuf. Coquille : la logique ; blanc : la physique ; jaune : l´éthique. Chez certains auteurs, l´ordre est différent et le jaune correspond à la physique. La concurrence pour occuper la place centrale est en effet ancienne. Ce sont les Romains qui accentueront le rôle de l´éthique au point de faire passer au second plan les autres éléments.

S´il est utile de rappeler la coexistence inaugurale de ces trois pôles, c´est que le stoïcisme constitue la première tentative pour construire une conception rationnelle du monde sous tous ses aspects. La physique a partie liée avec l´éthique parce que le monde est considéré comme un grand organisme vivant (pas une matière inerte !) où tout acte existe entièrement réalisé. Quant à la logique, elle non plus ne saurait demeurer à part. Elle devient avec les stoïciens bien plus que l´outil (organon) efficace mais subalterne qu´elle était chez Aristote. La logique est désormais partie intégrante de la philosophie. Et son lien à la sagesse est essentiel : les stoïciens considèrent en effet toute passion, toute émotion, voire tout malheur, comme un jugement erroné qu´il est possible de rectifier.

Supprimons les erreurs de jugement, et nous en finirons avec les maux de l´existence ! Tel est l´étrange rêve de ces philosophes. Il est pour une part fort moderne. On pourrait en effet en retrouver la trace chez Wittgenstein, ou chez Deleuze, qui consacre aux stoïciens de longs passages dans "Logique du sens" que Frédérique Ildefonse a raison de rappeler. Dans les générations de stoïciens qui ont suivi les premiers fondateurs, le rôle de la logique semble avoir été perdu de vue. Ainsi lit-on chez Sénèque : « [les philosophes] se sont ravalés à compasser des syllabes, à disserter sur les propriétés des conjonctions et des prépositions ; ils ont couru sur les brisées des grammairiens, du géomètre ; tout ce qu’il y avait d´inutile dans ces sciences, ils l’ont transplanté dans la leur. Qu´en est-il advenu ? Ils ont mieux su l´art de parler que l´art de vivre. »


Les maitres et fondateurs :

- Zénon de Citium ou de Cition (vers 335- vers 264 av. J.-C.) : philosophe grec fondateur du stoïcisme.
- Cléanthe (331-232 av. J.-C.) : le plus fidèle disciple de Zénon ;
- Chrysippe (vers 281-vers 205 av. J.-C.) : il étudia la philosophie stoïcienne, prenant la succession de Cléanthe à la tête du Portique ;
Chrysippe donna à la pensée stoïcienne sa structure et sa rigueur.

Plus tard :
- Cicéron (106-43 av. J.-C.) ;
- Sénèque (4 av. J.-C. – 65 ap. J.-C.) ;
- Plutarque (vers46/49 – vers 125 ap. J.-C.) ;
- Marc Aurèle (121-180 ap. J.-C.) ;
- Galien (vers 131-vers 201 ap. J.-C.),
- Diogène Laërce (début du IIIe siècle ap. J.-C.)

pratiquèrent cette doctrine philosophique