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Le Stoïcisme antique

mercredi 8 avril 2009

Le stoïcisme apparaît au début de l’époque hellénistique, à un moment où les Grecs, démoralisés, voient s’effondrer leur civilisation. Jusque-là, entre l’homme et les esclaves s’interposaient les valeurs sûres de la cité. L’homme savait où se situer dans le monde : il était un citoyen libre avec des droits et des devoirs civiques précis. Après la mort d’Alexandre, en 323, les royaumes remplacent les cités libres, les citoyens deviennent des sujets, les membres de la cité deviennent des individus. Il leur faut trouver un nouveau sens à leur vie.

Épicure, dès les années 310, professe une philosophie, pour les uns séduisante, pour les autres trop peu exaltante. C’est alors que s’élève la voix de Zénon de Cittium (332-262), né à Chypre et fondateur de la doctrine stoïcienne.

Cette doctrine, contrairement à l’épicurisme ou au platonisme, ne tire pas son nom de son fondateur, mais du portique d’Athènes, la stoa poikilè, où pour la première fois Zénon l’enseigna. Cette appellation rend compte de la grande liberté de la doctrine qui, de Zénon à Marc-Aurèle, fut à la fois fidèle à ses premières finalités et en constante évolution. On distingue d’ordinaire trois périodes dans l’histoire du stoïcisme antique. Il faudrait en rajouter bien d’autres pour rendre compte de son influence sur la culture occidentale. Elle fut, en effet, considérable, chaque fois que les circonstances de l’histoire mirent l’homme seul face à un monde difficile

L’ancien stoïcisme

Le stoïcisme professé par Zénon est d’abord une physique étudiée moins en elle-même que pour fonder une morale, car, et c’est une constante du stoïcisme, la finalité de sa doctrine est d’aménager la vie humaine. L’effort principal de Zénon fut de vouloir unifier les différents domaines d’exercice de la raison : l’aspiration à la sagesse, au bonheur et à la vertu est indissociable d’une conception du monde. Il existe une véritable unité organique selon la doctrine stoïcienne, symbolisée par des images comme celle de l’union entre le blanc et le jaune à l’intérieur de l’œuf, ou encore celle d’un animal dont les os, les nerfs, les chairs et l’âme sont étroitement liées.

Zénon enseignait donc que le monde avait été créé par un feu d’origine divine, un feu artistique qui anime la beauté et la perfection du monde et qui est analogue à la raison divine, le logos, dite aussi providence. Mais il suffit de regarder le monde pour s’apercevoir qu’il change. C’est donc qu’il a une histoire : en effet, il traverse un grand cycle, la grande année, au terme de laquelle il s’embrase, et c’est l’éclatement, êkpyrosis, après lequel les temps recommencent. À l’image du monde, l’âme est un feu, un principe actif qui rassemble et maintient les divers éléments de l’être humain. Elle participe aussi du feu divin et du logos. L’homme, pour bien vivre, doit se mettre en harmonie avec ce logos qui est en lui, c’est-à-dire avec la nature. On peut alors traduire logos par des termes comme "langage" ou "raison". L’horizon de la morale stoïcienne, par rapport à celle d’Épicure, est bien plus large, car il met l’homme en confrontation avec l’univers. Mais, du même coup, cette morale est plus contraignante, car elle suppose une tension de tout l’être pour dépasser les impuretés de la nature humaine qui la portent vers des passions excessives. Cette tension n’est possible que si le sage a des certitudes. Aussi le stoïcisme a-t-il besoin de définir une logique qui puisse prouver ses propositions.

Après Cléante (mort en 232), successeur de Zénon, vint Chrysippe (277-204) qui développa cette logique, en créant un mode d’investigation du monde, une dialectique, fondée sur le langage quotidien, le plus proche de la pensée naturelle. Il définit le bonheur dans la vertu, et la vertu dans l’accord avec soi-même, c’est-à-dire avec la part la meilleure de sa propre nature. S’il professait que les passions étaient contraires à la nature et que le sage était libre de choisir la voie de la vertu, il pressentait que la distinction du bien et du mal était sommaire, qu’il y avait entre eux des choses indifférentes parmi lesquelles certaines étaient préférables à d’autres et que la liberté était une conquête difficile. Il sentait en fait que la morale stricte de Zénon ne pouvait pas être pratiquée par tous, et qu’il fallait reconnaître, à côté d’une grandeur héroïque réservée au sage, une moralité plus médiocre mais accessible au plus grand nombre.

Quant à leur vision du monde, elle était essentiellement matérialiste, dans la mesure où tout ce qui agit dans l’univers est corporel, même les dieux ou la vertu. Ils rejettent l’anthropomorphisme des dieux de l’Olympe, et considèrent les divinités comme des puissances physiques, d’abord sous un aspect polythéiste, transformé peu à peu en monothéisme, pour insister sur l’unité profonde de l’univers.

L’univers est d’abord composé de quatre éléments, eau, terre, feu et air, qui se combinent entre eux pour former tous les autres éléments. L’homme est, dans l’univers, le seul être à la fois mortel et raisonnable. L’âme est un corps, détaché du logos universel et se répand dans l’organisme entier. Après la mort, la majorité des Stoïciens admettaient l’idée d’une survie de l’âme, sans que cela soit posé comme un élément de doctrine.

La morale stoïcienne cherche avant tout l’harmonie avec l’univers. La vertu seule suffit au bonheur. Tout le reste est soit "indifférent", (vie et mort, santé, pauvreté ou richesse…) soit vice. Il faut l’accepter ou le rejeter, en fonction d’un but ultime qui dépasse toutes les contingences et où l’homme parviendra à concilier sa liberté et son jugement moral avec le déterminisme universel.

Le moyen stoïcisme

Cet aménagement d’une zone accessible au plus grand nombre est le souci des philosophes du moyen stoïcisme. Panétius (né vers 180 ou 185 et mort vers 110) vécut à Rome une quinzaine d’années, à partir de 146, dans l’entourage de Scipion Emilien. C’était l’époque où Rome était préoccupée par l’hellénisation et cherchait à ne pas perdre son identité au contact de la Grèce qu’elle venait de conquérir. Le stoïcisme paraissait la pensée la plus proche des anciennes valeurs que les Romains avaient pratiquées spontanément. Panétius subit certainement l’influence de ce milieu romain et travailla à rendre le stoïcisme moins rigoureux et plus conscient des complexités de l’être humain, qui, participant de la nature universelle, a aussi sa nature propre, due à son organisation physique et à ses antécédents familiaux. De même, il réfléchit sur les limites de la liberté humaine face à un destin plus ou moins contraignant. Posidonius (né vers 140 et mort vers 50) continue dans le même sens.

Les oeuvres de tous ces auteurs ont presque entièrement disparu. Ils sont connus par les nombreuses citations qu’on fit d’eux, en particulier Cicéron qui suivit les cours de Posidonius, en 78-77. Mais Cicéron leur préférait l’Académie qui enseignait des probabilités et non des certitudes. Il réfuta souvent les stoïciens dont cependant il partagea l’idéal moral. Très hostile au désengagement politique du sage que prône l’épicurisme, Cicéron préfère que le sage s’engage, quand les circonstances le réclament. Grâce au De Officiis, aux Tusculanes, au De Natura Deorum et au De Fato, on connaît assez bien la pensée du moyen stoïcisme à la fin de la République.

Le stoïcisme sous l’empire Romain

La morale l’emportait chez les philosophes du moyen stoïcisme et chez Cicéron. Grâce à eux, le stoïcisme devint sous l’Empire la philosophie qui parut offrir la meilleure réplique à la tyrannie du pouvoir. Faite pour réaliser l’accord de l’homme et de la nature, elle offrit des répliques à l’absurde violence des souverains.

Depuis longtemps, le débat sur le destin était ouvert. La soumission au destin allait-elle jusqu’au suicide ? La question était difficile, mais voilà que les circonstances lui donnaient une réponse nécessaire. Le sage ne devait pas subir cette absurdité qui n’était qu’une caricature du destin, il devait aller au-devant d’elle. C’est ainsi que les sénateurs firent du stoïcisme la réponse au despotisme ; Il est vrai que l’épicurisme pouvait offrir la même issue, Pétrone l’a bien montré, mais le stoïcisme convenait mieux au sens théâtral des Romains et permettait des morts moins désinvoltes que celle de Pétrone, des morts surtout qui, au lieu de dénoncer l’absurde, professaient qu’il n’était pas venu à bout de la grandeur morale. Cette position, les Romains l’apprirent surtout de Sénèque, dont la mort fut un exemple.

Sénèque (vers 4, 65)

Lucius Annaeus Seneca vint assez tôt à Rome. Destiné à la littérature, il se passionne pour la philosophie et en particulier pour le stoïcisme. Il mène un temps une vie monastique, mais doit arrêter pour des raisons de santé. Il devint un avocat brillant ; il vit alors au milieu des intrigues politiques, d’où un exil en Corse en 41, à cause de la femme de l’empereur Claude, Messaline. Puis, il est rappelé en 49 par Agrippine, la deuxième femme de Claude, pour être le précepteur de son fils, Néron. Il devint ensuite ministre, et mena une vie de cour, très luxueuse et dissipée pendant 13 ans. En 62, il se retire de la cour et mène une vie d’ascète pour se préparer à la mort. En 65, il est accusé de conspirer avec Pison contre Néron et reçoit l’ordre de s’ouvrir les veines.

Sa philosophie ne se rattache à aucun système. Le chemin est moins important pour lui que le but : le plus important est la morale, c’est-à-dire un travail de soi sur soi.

Voici quelques unes de ses oeuvres les plus importantes sur le plan du stoïcisme :

Les Lettres à Lucilius : pour "convertir" un épicurien réel ou fictif et lui montrer le chemin de la morale.

Beaucoup d’ouvrages philosophiques. Par exemple : De Ira, De Clementia, De Tranquillitate Animi, De Brevitate Vitae, De Beneficiis, De Vita Beata...

Sénèque ne cherche pas à résoudre les problèmes métaphysiques (la providence, la fatalité, l’intervention de Dieu, l’immortalité de l’âme...), mais il a l’intuition profonde que la morale ne peut être que spirituelle et qu’elle nous fait tendre vers une raison immanente, unificatrice du monde et de soi.

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Le stoïcisme disparaîtra en tant qu’école philosophique peu après le règne de Marc-Aurèle. Le christianisme s’en est beaucoup inspiré pour "récupérer" une forme de sagesse païenne. Il faudra attendre toutefois la Renaissance pour qu’on lui attribue de nouveau une réelle importance. Parmi les plus grands successeurs français du stoïcisme figurent Montaigne et Corneille.