A l’ombre du Portique
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L’ESPRIT DU PORTIQUE - Reception initiés. Octobre 1947

vendredi 2 juillet 2010

Allocution prononcée par le Frère Orateur Pierre Antoine Gallien, le 14 octobre 1927, lors de la réception des nouveaux initiés, les Frères André Klein, Neyir Gourdji et Charles Stribick.

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Pour les Francs-Maçons voici l’instant délectable entre tous, l’instant où l’Orateur d’une Loge découvre subitement chez les néophytes des vertus immarcescibles, et leur prodigue un dithyrambe mirifique. – Dithyrambe balsamique (1) aux tempes encore inapaisées des épreuves initiatiques, dithyrambe dont l’écho va tintinnabuler agréablement dans le cœur de tous les Frères présents. Instant vraiment délectable, où auteurs et spectateurs se coalisent insidieusement après le spectacle rituélique, - propitiatoire aux uns, remémoratif aux autres -, pour s’abandonner à la musicomanie verbale qui les débarrasse de l’effort de penser et leur permet de s’accorder au los météorique(2). Et bien, mes Frères, quoique encore jeune parmi les Nestors de cet Atelier, je dois dire aux Achilles actuels qu’en cette respectable Loge la coutume n’est pas d’une rigoureuse orthodoxie maçonnique. N’attendez donc pas de celui qui, aujourd’hui à l’étrange avantage de vous souhaiter la bienvenue porticienne une tumescente turlutaine.
L’apologue des vertus donne une certaine excellence aux vices. Aussi ne vous adresserai-je même pas les compliments d’usage. Ici ce serait presque une obscénité puisque vos seuls mérites ont suffi à la psychologie des Porticiens. – Vous voilà donc leurs pairs. Surtout ne vous récriez pas. Tout au contraire comme eux, affichez cyniquement une haute estime de vous-mêmes, ce qui, je vous l’assure, est l’exquise façon de rendre hommage à ceux qui vous ont remarqués. Attendu que l’on ne sacre que ses pareils, soyez persuadés que vous êtes très dignes des marques de distinction que vous recevez des Sages de cet Atelier, afin que tous en général, et que chacun en particulier, s’attache encore plus d’importance. Et quoique les anciens du Portique de Zénon ne connurent point, comme ceux du Portique de Lantoine, le port insolent du monocle, les stoïciens du Pécile d’aujourd’hui vous sauront gré de vous affubler avec grâce, ce qui nonobstant l’esthétique de votre faciès, ne peut vous obliger sinon à la noblesse du regard, du moins à la morgue hautaine d’orgueilleuses pensées. En vous exaltant vous contribuerez ainsi au prestige de notre bien aimée Loge Le Portique.

Amen, devrais-je dire, et terminer sur ce mot.

Mais il importe cependant, mieux que de vous interpréter présentement le symbolisme troublant (peut-être parce que trouble) de nos outils spéculatifs, - comme il est l’usage lors de la réception de nouveaux Frères, interprétations multiples que vous révèleront les livres maçonniques pour lesquels je vous souhaite un appétit d’autant plus furieux qu’il saura modérer votre imagination - , il importe, dis-je, de vous prémunir, non pas contre une fatuité à la culture de laquelle je vous exhorte, mais contre un excès de cette fatuité. En effet, mes Frères, tout excès, dans le bien comme dans le mal, porte en soi un germe nocif. Et de même que les excès d’abstinence découlent des excès de jouissance, les excès de beauté entrainent des excès de laideur. C’est ce qui excuse d’ailleurs, les arts depuis le crépuscule des divins grecs, jusqu’à nos jours. N’allez donc pas supposer une minute que les droits à la fierté porticienne, que l’on vous accorde aujourd’hui, puissent aller jusqu’à vous permettre un jour d’en oublier les devoirs inhérents, j’entends le stoïcisme de l’attitude dans les stages initiatiques. Car, si l’apprentissage au Portique est déjà un grade très enviable au sein de cette puissante trirème maçonnique à l’emblème de la Grande Loge de France, ce premier galon ne doit pas vous exciter à convoiter trop rapidement les rangs supérieurs. Les avirons que vous tenez sont courts, et suffisent grandement à votre activité. Ne vous avisez donc point de prétendre inconsidérément, - soit en invoquant l’échéance d’un délai, soit en vous réclamant d’une dispense, - une place parmi les Frères placés au-dessus de vous et dont le salaire, pour qu’il soit par vous mérité, dépasserait vos possibilités. C’est aux Maîtres de cet Atelier à juger de vos capacités et à vous récompenser opportunément de votre effort assidu. Pénétrez-vous bien, qu’il y a plus d’honneur au Portique à obtenir le titre de premier Apprenti que celui de Maitre défectible. Un La Tour d’Auvergne (3), malgré le tapage hostile de ses godillots, force plus aisément le respect que l’incompétence douillettement pourprée d’un Loménie de Brienne (4).

Aussi mes Frères, ne prenez jamais rien au tragique. Qu’un doux scepticisme fleuronne votre entendement. Et qu’en cette Loge tranquille vous vous livrerez avec délices à la solution funambulesque d’un subtil problème de psychologie pensez que peut-être cet exercice éminemment philosophique n’est ni plus ni moins divertissant qu’un exercice supérieurement acrobatique qui suppose la même indifférence de l’ambiance. Le jongleur faisant sauter d’une main à l’autre des objets qui s’entrecroisent, est semblable au philosophe entremêlant des paradoxes, par là, les paraboles balistiques d’un Tuccaro (5) ou d’une Mme Saqui (6) rivalisent d’intellection avec les paraboles allégoriques d’un Salomon ou d’un Lessing (7). De même, la littérature, la sculpture ou la peinture n’ont pas plus de droit à notre considération que l’agriculture qui est également l’art d’exploiter, de transformer la nature. Et les portées d’un canon valent les portées d’un opéra dans l’orchestration d’un Napoléon ou d’un Meyerbeer8 : comme l’épée qui dextrement blesse à mort un homme vaut le bistouri adroit qui le sauve.

Mes Frères, tâchez donc tout d’abord de comprendre l’esprit du Portique. Le quel n’est que l’effet d’un transformisme supérieur, lent et continu, s’appuyant sur l’amour de la prodigieuse étape qui a demandé des siècles et des siècles de raffinement progressif et de distinction intellectuelle pour produire cette élite qui vous accueille aujourd’hui, et parmi laquelle vous comprendrez de manière toute aristocratique que la Franc-maçonnerie n’est que la réunion des êtres de pensée, venus de tous les points du globe, de toutes les races, de toutes les croyances, pour, la main dans la main, faire avec bonne volonté, sans les entrechoquer l’échange courtois de leurs idées antagonistes.

Mes Frères, soyez fiers d’être Porticiens ! Comme je suis satisfait de l’attention dont vous avez bien voulu me gratifier, et de l’honneur qui m’a été réservé de vous inviter à prendre place parmi le sublime des Colonnes doriques de notre Institution, à l’imposante fraîcheur desquelles vous découvrirez et perpétuerez les traditions les plus précieuses de l’humanité, le rite consacré qui ne doit s’éteindre, et que personnifie excellemment la respectable Loge Le Portique, où je souhaite à votre esprit la grâce de s’y harmoniser en sagesse, force et beauté.

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(1) Dithyrambe balsamique : hymne religieux chanté par un chœur d’hommes accompagné d’une danse représentant à l’origine l’emprise de Dionysos sur les hommes. Même si des dithyrambes ont été adressés à d’autres divinités grecques, il s’agit avant tout d’un chant à Dionysos. Balsamique signifie qui a les vertus d’un baume apaisant.

(2) Los météorique : los est le terme allemand d’où provient loess ? Nous pouvons y comprendre les fines poussières météoriques (la poussière d’étoile).

(3 ) La Tour d’Auvergne : Premier grenadier de la République, célèbre pour sa bravoure au combat.

(4) Loménie de Brienne : cardinal et ministre, membre de l’Académie française.

(5) Tuccaro : Archange Tuccaro fût choisi par Catherine de Médicis pour enseigner la danse aux enfants royaux. Auteur d’un ouvrage sur le sujet.

(6) Madame Saqui  : célèbre acrobate et danseuse du 19ème siècle.

(7) Lessing : auteur dramatique allemand 18ème siècle.

(8) Meyerbeer Giacomo : compositeur allemand 19ème siècle dont on retiendra l’opéra Robert le Diable.